L'Ami de la Religion et du Roi

L'Ami de la Religion et du Roi

Lettre mensuelle aux membres de la Confrérie (25 août 2017)

 

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Lettre

aux membres et amis de la Confrérie royale

du 25 août A.D. 2017 

 

le 24 août 2017

en la fête de saint Barthélemy, Apôtre

 

Chers Amis,

 

         En cette fête nationale de la Saint-Louis, nos vœux s’élèvent vers le Ciel pour Mgr le prince Louis, duc d’Anjou et aîné des Capétiens, notre Roi bien-aimé dont le seul nom est tout un programme, la forme modernisée de Clovis et l’incarnation de la Légitimité et du génie français, au point d’être honoré dans toutes les capitales du monde comme « Louis des Français » !

 

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         Comment ne pas prier ce 25 août le céleste Patron royal avec une ardeur redoublée, en ce 720e anniversaire de la canonisation par la Sainte Église du roi Louis IX ?

 

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         J’eus la grâce, ce 11 août, de célébrer la sainte Messe et de chanter le Te Deum d’action de grâces dans une abbatiale royale visitée par lui, à Évreux, ville de Normandie qui lui offrit la première église, le premier couvent dédiés en son honneur (1299), mais qui n’existent plus hélas !

 

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         Boniface VIII venait à peine de déclarer Saint notre grand roi, que huit jours plus tard naissait au Ciel son petit-neveu, Louis d’Anjou, évêque de Toulouse, à l’âge de 23 ans, à Brignoles, alors qu’il se rendait à Rome à la canonisation de son grand-oncle. Élevé sur les autels vingt ans plus tard, le 7 avril 1317 par Jean XXII, son ancien official, nous célébrons donc aussi cette année le 7e anniversaire de sa canonisation.

 

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Sacre de S. Louis d'Anjou par Boniface VIII à Saint-Pierre de Rome le 30 décembre 1296.

 

         Associons donc Louis de France et Louis d’Anjou dans notre hommage à la sainteté capétienne !

 

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Petite histoire du procès de canonisation

 

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Dès 1270, le Dominicain Geoffroy de Beaulieu, confesseur du roi, constitua le dossier en vue de la canonisation de Louis IX, composé de 52 chapitres relatant ses hauts faits. Guillaume de Chartres, chapelain du souverain, écrivit de son côté une Vie de Louis qui vint étoffer le dossier.

 

Dès les funérailles du saint roi, le 22 mai 1271 à la basilique de Saint-Denis, de nombreux miracles se produisirent. Le dossier eut beau être complet et conforme, les démarches s'allongèrent interminablement. Rien moins que neuf papes successifs se penchèrent sur le cas du souverain capétien ! Grégoire X donna à Beaulieu un avis favorable et enthousiaste, mais un concile retint toute son attention. Malgré les interventions de Philippe III, fils de Louis IX, et des évêques de Reims et de Sens, l'affaire traîna pendant des mois, des années. En 1276, Grégoire X mourut. Trois papes se succédèrent au cours des deux années suivantes. En 1278, Nicolas III demanda des informations supplémentaires sur les miracles. Jean de Joinville, biographe et ami du roi, et Simon de Brie, son ancien conseiller, s'exécutèrent et procédèrent à la première enquête officielle et canonique. A la mort de Nicolas III, en 1280, le même Simon de Brie devint pape sous le nom de Martin IV. Le procès redémarra à son initiative.

 

Mais, devenu pape, Simon de Brie prit du recul. Il réalisa que le dossier avait été bâclé. Voulant aller trop vite, ses auteurs avaient travaillé sans profondeur. Le souverain pontife demanda une seconde enquête canonique qu'il confia à trois prélats, l'archevêque de Rouen et les évêques d'Auxerre et de Spolète. Entre mars 1282 et mai 1283, trente-huit témoins (au nombre desquels on compte le frère du roi, Charles d'Anjou, ainsi que ses fils Philippe III et Pierre d'Alençon) déposèrent sur la vie de Louis IX. Trois cent trente autres témoins firent état des miracles attribués au roi, avant comme après sa mort. Tout était enfin prêt, revu, corrigé et envoyé à Rome où l'ensemble des dépositions fut examiné par trois cardinaux. Mais le procès n'était toujours pas fini à la mort de Martin IV, en 1285. Honorius IV eut juste le temps de vouloir réexaminer les miracles avant de mourir, en 1287. Son successeur Nicolas IV reprit le dossier mais mourut sans avoir non plus terminé, en 1292. Après deux ans de vacance du trône pontifical, Célestin V fut élu, mais démissionna en 1294.

 

Boniface VIII lui succéda cette même année. Il décida de hâter les choses, espérant ainsi améliorer ses relations, pour le moins orageuses, avec Philippe le Bel. Mais ce n'est que trois ans plus tard (vingt-sept ans après sa mort), le 11 août 1297, sous le règne de son petit-fils Philippe IV le Bel, que le pape Boniface VIII inscrivit Louis IX au rang des Saints. Il l'annonça dès le 4 août en son palais d'Orvieto. Le roi est l'un des premiers laïcs à être canonisé en bonne et due forme ; sa fête est fixée au 25 août, anniversaire de sa naissance à la vie éternelle. Louis IX devient alors Saint Louis. Seule la qualification de martyr, alors qu'il conduisait la huitième croisade, ne fut pas retenue. En canonisant le roi, le pape mit en avant les miracles posthumes qui lui furent attribués mais aussi et surtout les qualités évangéliques qui impressionnèrent ses contemporains : son humilité, son attention sincère portée aux pauvres et aux humbles, son sens du devoir et du sacrifice. L'expression Gloria, laus est le titre de la bulle de canonisation de saint Louis par le pape Boniface VIII qui suggérait un parallèle entre l'entrée glorieuse de Jésus à Jérusalem et celle du roi de France au Ciel.

 

 

*

Admirons le grand saint Louis

 

Comme souvent dans l’histoire du salut, nous pouvons admirer de belles amitiés entre les Saints. Saint Louis recevait à table, le sanctuaire de l’intimité amicale, saint Bonaventure, et surtout saint Thomas d’Aquin, orphelin de père comme lui, et qui sera canonisé 26 ans après Louis (en 1323).

 

Et l’on s’étonne de la différence entre l’attitude des mères de ces deux Saints. Prenez la comtesse d’Aquin, Théodora Caracciolo Rossi, qui s’oppose à la vocation monastique de son fils : elle veut bien qu’il soit clerc, mais comme elle l’entend : avec un bon bénéfice et les charges les plus hautes, pas un vulgaire Mendiant. Elle le fait rechercher et arrêter par ses fils ; elle le détient au château maternel, usant cette fois de la douceur de ses filles, que Thomas parvient toutefois à convertir. Emprisonné, il continue de se former et de se consacrer à Dieu. Alors la comtesse laisse de nouveau ses fils s’attaquer à lui : en mettant en pièces son habit religieux, puis en lui envoyant une courtisane (mais quelle horreur pour une famille catholique aveuglée à ce point, de pousser ainsi l’un de ses membres honoré de la bienveillance divine, à pécher !) ; mais Thomas va héroïquement la menacer d’un tison enflammé récupéré dans l’âtre, puis tracer au mur le signe vainqueur de la croix.

 

Héroïque, saint Louis ne le sera pas moins en abandonnant un royaume grâce à lui prospère, pour se croiser et s’engager dans la belle épopée des Croisades, au service de la Terre Sainte où le roi de France est bien le protecteur des Chrétiens d’Orient.

 

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Mais de qui tirait-il cette docilité aux inspirations célestes, si ce n’est de sa pieuse et digne mère, Blanche de Castille, dont on pourra dire comme de sa future compatriote Thérèse d’Avila – avec la femme forte de l’Écriture –, qu'elle logeait un cœur d'homme dans un corps de femme ? Elle lui donna une formation profondément chrétienne, tant naturellement que surnaturellement, essayant de coopérer à la grâce et de protéger et faire croître l’âme et l’esprit de son fils devenu à douze ans son souverain, sacré à Reims.

 

Quelle merveille, en effet, qu’une éducation vraiment chrétienne, mes Frères, dès la petite enfance, et quelle sainteté peut-elle former ! Ce sont les années fatidiques pour une vie adulte rayonnante. Quand on ne perd pas de temps, mais que l’on ouvre l’âme des petits à la grandeur à laquelle Dieu les appelle ! Quand les bons principes, et les bonnes habitudes, sont inculqués afin de devenir comme une seconde nature.

 

Tout le monde connaît le conseil maternel : « Mon fils,  je vous aime énormément mais je préférerais vous voir mort à mes pieds plutôt que de vous voir commettre un seul péché mortel ».

 

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Cette mise en garde donnée comme principe de vie chrétienne, Louis la conservera toujours comme un trésor, comme le secret de sa vie spirituelle, et sera toujours prompt non seulement à l’appliquer, mais à l’enseigner, se faisant non seulement imitateur du Christ mais Apôtre. Nous lisons en effet dans sa Vie :

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Quelle piété et chasteté chez ce Saint qui sut adapter à merveille ses affections selon l’ordre requis par Dieu ! Tendre et affectueux envers son épouse chérie, Marguerite de Provence ; bon père de onze enfants ; obéissant envers sa vénérable mère ; fidèle à la mémoire et promesse de son défunt père, en réalisant son vœu de construire l’abbaye de Royaumont ; très attaché à sa sœur, la bienheureuse Isabelle de France, fondatrice de Longchamp. Quelle digne famille ! Roi bon et bon roi, père de ses peuples, frère de ses sujets, serviteur des plus humbles.

 

Comme nous aimons à contempler sa charité ! Envers Dieu tout d’abord, allant jusqu’à entendre trois Messes dans la matinée sans que cela nuisît en rien à son lourd devoir d’état ; puis envers le prochain, aimé pour l’amour de Dieu : nous connaissons tant les images de lui à genoux devant les pauvres qu’il servait à table, pratique reprise par tous ses successeurs chaque Jeudi Saint, lors du Lavement des pieds.

 

Et qui osera dire, pour utiliser un anachronisme, que cette délicatesse d’âme et d’amitié avec Jésus eût rendu notre saint roi « janséniste » et triste ? N’est-ce pas lui qui excellera dans toutes les vertus, et non pas des vertus tristes ? Il appliquait à l’avance le conseil de saint François de Sales : « Un Saint triste est un triste saint ».

 

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Tunique chemise de Saint-Louis au trésor de Notre-Dame de Paris.

En bas à gauche, discipline ou escourgette du roi.

 

Portant le cilice et recevant la discipline, Louis eut beau pratiquer la vertu de pénitence (presque totalement oubliée de nos jours), cela ne l’empêcha pas d’imposer à la Cour la bonne humeur lors des récréations, y prohibant tout sujet de conversation trop sérieux.

 

La nuit suivant l’héroïque résistance de S. Thomas d’Aquin à la tentation, deux anges lui apparurent pendant son sommeil, et l’un deux lui ceignit les reins d’un cordon, avec une douleur si vive qu’il ne put s’empêcher de pousser un grand cri. En même temps l’ange lui dit: « Au nom du Seigneur, nous te ceignons de la ceinture de la chasteté, qui ne sera jamais dénouée ». Depuis ce temps, il n’eut plus le moindre combat à soutenir contre la chair, et vécut comme un ange dans un corps immaculé. Son ami le roi de France aura à vivre la chasteté d’une autre manière : dans l’état de mariage, et d’un mariage fécond et heureux.

 

Louis, c’est symboliquement la sainte Couronne d’Épines qu’il aura à ceindre, après avoir dépensé une fortune pour récupérer ce trésor, comme la parabole du trésor trouvé dans un champ ; il la reçut pieds nus et en pénitent, et lui bâtit l’admirable Sainte Chapelle. Le trophée du règne social de Notre-Seigneur est conservé grâce à lui en cette cité de Paris.

 

Plus encore, S. Louis honora la Couronne d’Épines en vivant sa royauté comme Notre-Seigneur Dont il était le lieutenant ici-bas, en serviteur de Dieu et du bien commun, du Beau, du Bien et du Vrai, en premier Prince de la Chrétienté, donnant son temps à son siècle.

 

Quel attachement à la justice, première vertu royale, chez le roi justicier, immortalisé dans tous nos esprits sous son chêne de Vincennes ! La sainte Écriture l’affirme, c’est la première mission d’un roi que d’assurer la justice, et le Roi des rois ne fera pas autre chose au jour où sera close l’histoire du monde, que la Sainte Église appelle le « Jour du Jugement », que les Apôtres siègeront pour juger, autour de Celui que Son Père a constitué le Juge suprême, « pour juger les vivants et les morts ».

 

Grand saint Louis, comme tous vos successeurs, qui avaient sous les yeux cette Heure où ils devraient rendre compte de leur règne et de leur gouvernement, donnez-nous de vous invoquer en récitant cette prière populaire, qui convient tout particulièrement à ceux qui s’apprêtent à rejoindre la Confrérie royale et à prononcer leur Vœu de consécration à la Couronne de France et à son salut :

 

« Sire le Roi, qui envoyiez Vos plus beaux chevaliers en escoutes à la pointe de l’armée chrétienne, daignez Vous souvenir d’un fils de France qui voudrait se hausser jusqu’à Vous pour mieux servir Sire Dieu et dame Sainte Église.

Donnez-moi du péché mortel plus d’horreur que n’en eut Joinville qui pourtant fut bon chrétien, et gardez-moi pur comme les lys de Votre blason.

Vous qui teniez Votre parole, même donnée à un infidèle, faites que jamais mensonge ne passe ma gorge, dût franchise me coûter la vie.

Preux inhabile aux reculades, coupez les ponts à mes feintises, et que je marche toujours au plus dru.

Ô le plus fier des barons français, inspirez-moi de mépriser les pensées des hommes et donnez-moi le goût de me compromettre et de me croiser pour l’honneur du Christ.

Enfin, Prince, Prince au grand Cœur, ne permettez pas que je sois jamais médiocre, mesquin ou vulgaire, mais partagez-moi votre Cœur Royal et faites qu’à Votre exemple, je serve à la française, royalement.

Ainsi soit-il ».

 

Vive saint Louis ! Vive Louis XX, fils de saint Louis ! Vive le Dauphin Louis !

Et vive le royaume de France, patrie de saint Louis !

 

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Nouveau buste-reliquaire de Saint Louis, réalisé fin XIXe s., pour abriter la mâchoire inférieure et la côte du saint roi, aujourd'hui au trésor de Notre-Dame de Paris.

 

« Et que la ferveur de nos prières contribue à protéger la France ! »

(S.M. T.-C. le roi Louis XX).

 

Pro Rege et Francia

Ad pristinum Regnum restituendum

 

Abbé Louis de Saint-Taurin +

Grand-Prieur

 

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Saint Louis, à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre.

 

 

 

En guise de présent pour cette fête chère à nos cœurs, voici, chers Français, la communication faite le 24 octobre 1970 par M. Louis Carolus-Barré à la Société d'histoire de l'Église de France.

 

 

 

LES ENQUÊTES POUR LA CANONISATION DE

SAINT LOUIS

- DE GRÉGOIRE X À BONIFACE VIII -

ET LA BULLE GLORIA LAVS DU 11 AOÛT 1297

 

 

Communication faite à la Société d'histoire de l'Église de France, le 24 octobre 1970. C'est la primeur (et comme l'introduction) d'un ouvrage regroupant l'ensemble de la documentation sur le Procès de canonisation de saint Louis. — L. Carolus- Barré, « Les Franciscains et le procès de canonisation de saint Louis », dans Les Amis de St François, nouv. série, t. XII, 1971, pp. 3-6.

 

 

Dès son vivant, le fils de Louis VIII et de Blanche de Castille fut considéré comme un saint, non seulement par ses sujets, mais aussi hors du royaume.

 

A peine eut-il rendu le dernier soupir, sous les murs de Tunis (25 août 1270), que, faute de pape (Clément IV, décédé depuis le 29 novembre 1268, n'avait toujours pas de successeur), le doyen du Sacré Collège, Eude de Châteauroux, cardinal évêque de Tusculum, dès qu'il en fut averti, s'enquit personnellement des circonstances de la mort du roi de France qui, survenue de façon si funeste en pleine croisade, mettait en deuil toute la Chrétienté.

 

La dépouille du défunt ayant été « divisée », l'armée exigea que son cœur demeurât en Afrique parmi les combattants, et l'on ne sait trop ce qu'il devint. Sur le chemin du retour, ses entrailles furent déposées à la cathédrale de Monreale, près de Palerme, ainsi que l'avait demandé Charles d'Anjou, son frère, roi de Sicile. Ses ossements furent ramenés par son fils, Philippe le Hardi, escorté de ses compagnons qui avaient survécu à la croisade : long, interminable cortège funèbre qui, par la Sicile, le royaume de Naples, les États de l'Église, la Toscane, la plaine lombarde, les Alpes, la Savoie, le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Champagne, parvint enfin, le 21 mai 1271, à Paris où un service fut célébré à Notre-Dame, avant l'inhumation solennelle dans l'abbatiale de Saint-Denis, lieu de sépulture des rois de France depuis les temps mérovingiens.

 

Tout au long de ce trajet, plusieurs miracles s'étaient déjà produits : à Palerme, à Parme, à Reggio Emilia et, non loin de Paris, à l'orme de Bonneuil-sur-Marne. Il se multiplièrent au tombeau même du « benoît roi », où accoururent aussitôt malheureux, malades, estropiés et impotents, en vue d'implorer de lui guérison de leurs misères. Ils venaient si nombreux que l'abbé de Saint- Denis, Mathieu de Vendôme, se vit dans l'obligation de désigner quelqu'un pour assurer le service d'ordre auprès du tombeau, en la personne d'un Anglais nommé Thomas de Histon ; et l'on pensa dès lors à mettre par écrit la relation de ses miracles. Sans discontinuer, les cierges brûlaient autour du tombeau qui devint le but d'un nouveau pèlerinage.

 

Réunis en conclave à Viterbe, les cardinaux, à la suggestion de frère Bonaventure, ministre général de l'ordre des franciscains (le Docteur Séraphique), réussissent enfin, le 1er septembre 1271, à fixer leur choix sur Thealdo Visconti, de Plaisance, qui n'appartenait pas au Sacré-Collège et se trouvait alors en Terre Sainte, où il accompagnait le fils aîné du roi d'Angleterre (le futur roi Edouard Ier). Dès son arrivée à Viterbe, le nouvel élu, qui prit le nom de Grégoire X, écrit immédiatement à frère Geoffroi de Beaulieu, dominicain, confesseur du feu roi, et qui l'avait assisté à ses derniers moments : se remémorant les mérites éminents de l'illustre défunt (véritable exemple pour tous les princes chrétiens), dont il ne cesse de ressentir l'extraordinaire parfum de douceur qui émanait de sa personne, et pour lequel il avait tant d'estime et d'affection. Grégoire n'ignore certes pas à quel point le roi conformait sa vie aux volontés du Rédempteur, mais il demande instamment à son correspondant de le renseigner le plus tôt possible sur la manière dont il se comportait en tous et chacun de ses actes, et sur sa pratique des choses de la religion.

 

Fait hautement significatif, cette lettre est datée du 4 mars 1272 : dans son empressement, le nouveau pape n'avait même pas cru devoir attendre sa propre consécration, qui sera solennisée à Rome le 27 mars suivant. C'est le premier acte de son pontificat.

 

Geoffroi de Beaulieu répondit à la demande du pape (qui était un ordre) en écrivant un petit livre (libellus) de 52 chapitres intitulé Vita et sancta conversatio piae memoriae Ludovici quondam régis Francorum ; il y développait le thème « Comment l'éloge du roi Josias convient au roi Louis » et il concluait en exprimant sa conviction personnelle : Louis était digne d'être inscrit au nombre des saints.

 

Grégoire X est donc l'initiateur des premières mesures qui aboutiront au procès de canonisation proprement dit. Sans nul doute, lors de l'entrevue qu'il eut avec Philippe III le Hardi, à la veille du second concile œcuménique de Lyon, en mars 1274, cette affaire qui lui tenait tant au cœur fut sérieusement envisagée. Mais le concile et les grands problèmes qui y furent traités (union des Églises grecque et romaine, reprise de la croisade, question des Ordres mendiants) occupèrent alors le pape et tous les prélats (7 mai-17 juillet 1274).

 

Bientôt des suppliques en vue de la canonisation furent adressées à Grégoire X, ainsi qu'au collège des cardinaux ; on possède encore le texte de celles qui émanaient de l'archevêque de Reims et des évêques ses suffragants (juin 1275), de l'archevêque de Sens et de ses suffragants (juillet 1275), du prieur des Frères Prêcheurs pour la province de France : cette dernière, rédigée lors du chapitre provincial tenu au Mans (septembre 1275). Il y en eut certainement beaucoup d'autres.

 

C'est vraisemblablement à la suite de ces démarches que Grégoire X chargea son légat en France, Simon de Brie, cardinal du titre de Sainte-Cécile, de procéder à une enquête de caractère encore secret sur les mérites du défunt roi. Celle-ci paraît avoir été menée trop hâtivement, tant la sainteté paraissait évidente au cardinal légat qui avait bien connu Louis IX de son vivant. Quand le résultat en parvint à la cour romaine, Grégoire X venait de mourir (Arezzo, 10 janvier 1276). Puis, en moins d'un an et demi, trois papes se succédèrent sur la chaire de saint Pierre, après des pontificats de quelques mois seulement : Innocent V (au Latran, 28 juin 1276), Adrien V (à Viterbe, 18 août 1276), Jean XXI (à Viterbe, 20 mai 1277)...

 

Leur successeur, Nicolas III (Orsini), élu à Viterbe le 25 novembre 1277 et couronné à Rome le 26 décembre suivant, était politiquement hostile à la cause de Charles d'Anjou, et de ce fait aurait pu se montrer peu pressé de hâter la canonisation de son frère. Il n'en fut rien. Nicolas était tellement convaincu de la sainteté de la vie du roi Louis qu'il aurait procédé aussitôt à la canonisation, s'il avait vu se produire seulement deux ou trois miracles...

 

Ayant reçu une ambassade solennelle de Philippe III, composée de Guillaume de Mâcon, évêque d'Amiens, Guillaume Ruaud, doyen du chapitre d'Avranches, et Raoul d'Estrées, maréchal de France, il écrivit au roi pour lui dire son intention de suivre les traces de ses prédécesseurs (notamment Grégoire X) et sa décision d'ordonner une enquête désormais publique sur les mérites de son père Louis, d'illustre mémoire, enquête dont il chargea le cardinal légat Simon. A ce dernier il faisait savoir qu'il avait bien pris connaissance de ses informations de caractère général mais succinct, et qu'il avait fait interroger avec soin ses derniers messagers ; toutefois en une matière aussi importante et pour parvenir à une certitude complète et satisfaisante, il était nécessaire de préciser clairement et distinctement les faits et les circonstances. Bref, il attendait de lui une documentation beaucoup plus approfondie (30 novembre 1278). — Depuis plus d'un siècle, en effet, la papauté s'était réservé les procès de canonisation, et les règles du droit canonique étaient désormais fixées de façon rigoureuse. Pour évidente qu'elle fût, la sainteté de Louis IX devait être établie suivant ces règles.

 

Cette première enquête publique est mal connue. On sait toutefois que le cardinal Simon se fit assister du maître de la province de France de l'ordre des Frères Mineurs et de son homologue des Frères Prêcheurs, et que ses collaborateurs immédiats en cette affaire furent deux de ses compatriotes, l'archidiacre de Melun et Jean de Samois (un autre franciscain), ainsi que le grand-prieur de Saint-Denis : il semble que leur activité ait consisté plus particulièrement à recueillir sur les miracles les dépositions des témoins. Les résultats de l'enquête furent envoyés par Simon au pape qui commit pour les examiner deux de ses frères du Sacré-Collège : Gérard, cardinal-prêtre des Douze-Apôtres, et Jourdain, cardinal-diacre de Saint-Eustache. Mais Nicolas III mourut le 22 août 1280, et le procès, pourtant bien engagé cette fois, se trouva de nouveau arrêté.

 

Le conclave réuni à Viterbe élut, le 22 février 1281, l'homme qui personnellement connaissait le mieux toute la question : Simon de Mompitius (ou de Brie) qui, ancien conseiller et garde des sceaux de Louis IX, cardinal-prêtre du titre de Sainte-Cécile depuis 1262, légat en France depuis plusieurs années, avait été chargé par Grégoire X de l'enquête secrète préliminaire, et par Nicolas III de la première enquête publique. Consacré et couronné à Orvieto, le 23 mars suivant, Simon prit nom de Martin IV. Il était réservé au nouveau pape de faire entrer le procès de canonisation dans sa phase définitive et selon toutes les normes requises.

 

De son côté, désireuse de voir aboutir enfin la cause que des circonstances imprévues ne cessaient de retarder, l'Église de France s'impatientait. Une assemblée, tenue sans doute à Paris, réunit les principaux prélats : les archevêques de Reims, Rouen, Sens et Tours, les évêques de Beauvais, Langres, Châlons, Laon, Noyon, Senlis, Évreux, Paris, Troyes et Meaux, où figuraient en bonne place les six pairs ecclésiastiques du royaume. L'assemblée décida d'envoyer au nouveau pape une supplique instante en vue de faire inscrire au « catalogue des saints » le roi Louis, dont la mémoire ne cessait d'être vénérée et dont les miracles se multipliaient. Simon de Perruche, évêque de Chartres, et Guillaume de Mâcon, évêque d'Amiens, furent chargés de remettre la supplique au nom de tous entre les mains de Martin IV : le choix de ces deux émissaires était fort judicieux puisque Guillaume avait déjà fait partie de l'ambassade envoyée trois ans plus tôt par Philippe le Hardi à Nicolas III, et que Simon était (sauf erreur) le neveu-même du pape.

 

Martin IV réserva le meilleur accueil aux délégués de l'Église de France et loua le zèle pieux et vraiment digne d'éloges de tous ceux qui avaient pris l'initiative de leur démarche ; il donna à ses visiteurs l'assurance que personnellement cette affaire lui tenait fort au cœur et qu'il désirait la voir promptement et heureusement parvenir à la fin tant souhaitée. Mais il s'attacha aussitôt à les bien persuader que si, dans les choses de ce monde, le Siège apostolique procédait avec soin et une prudence extrême afin que les décisions prises par l'Église, maîtresse de tous les fidèles, soient justes, assurées et parfaitement claires, combien plus encore dans un procès de canonisation ! C'est donc avec un esprit scrupuleux et le souci constant de la perfection, excluant le moindre doute, qu'il convenait de procéder à propos du roi Louis : sa gloire atteindra mieux ainsi son plus haut degré d'élévation, et l'honneur de la Maison de France et celui de tout le royaume en seront encore rehaussés.

 

Le pape entend donc ne s'écarter en rien de tout ce qui a déjà été fait par lui-même au cours de l'enquête dont l'avait chargé son prédécesseur d'heureuse mémoire ; mieux, il le tient pour ferme et le ratifie. Et c'est pourquoi il demande avec insistance à ses frères, les évêques de France, que ce procès conduit par le Siège apostolique et dont la conclusion peut sembler être encore différée, ne devienne pas comme importun, voire insupportable à leurs yeux. Avec l'aide de Dieu qui peut toutes choses, tout concourra au bien. Et l'on a des raisons d'espérer que tant d'efforts, de part et d'autre, seront enfin couronnés de succès.

 

Dans cette lettre aux prélats de France, Martin IV annonce qu'il confiait à Guillaume de Flavacourt, Guillaume de Grez et Roland de Parme, respectivement archevêque de Rouen, évêques d'Auxerre et de Spolète, l'enquête sur la vie, la « conversation » et les miracles du roi Louis, qui devra être faite désormais « solennellement » (Orvieto, 23 décembre 1281).

 

Le même courrier emportait une autre lettre destinée aux trois nouveaux commissaires du Saint-Siège. Le pape y retrace à leur intention l'historique de toute l'affaire depuis la première enquête officieuse dont l'avait chargé Grégoire X, pour qui la sainteté du roi ne faisait pas de doute. Leur exprimant sa confiance toute particulière, il leur mande de se rendre en personne au monastère de Saint-Denis-en-France, où reposaient les ossements de Louis et où le Seigneur accomplissait pour lui des miracles (ou en tout autre lieu qu'ils jugeraient opportun), afin de s'enquérir avec diligence et grand soin de ces miracles (des précédents comme des plus récents), ainsi que de la vie et du comportement du roi Louis.

 

Pour faciliter leur tâche, il leur adresse une sorte de canevas précisant les diverses questions à poser aux témoins qui seront interrogés. Que les résultats de cette enquête fidèlement consignés par écrit soient ensuite au plus vite transmis au Siège apostolique !

 

Ce fut effectivement à Saint-Denis que se retrouvèrent pour siéger les trois délégués du pape et c'est en cette abbaye qu'ils paraissent avoir fixé le lieu principal de leurs séances pour y recueillir les récits des témoins venus déposer, sous la foi du serment, tant sur la vie que sur les miracles du bienheureux roi Louis : trois notaires (un pour chacun des enquêteurs) couchant aussitôt par écrit les précieux témoignages.

 

C'est au mois de mai 1282 que les auditions commencèrent, pour ne s'achever qu'au mois de mars de l'année suivante, la majeure partie de ce temps étant consacrée aux miracles. Les témoins qui vinrent déposer sur les miracles ne furent pas moins de 330, chacun des faits nécessitant l'audition de plusieurs personnes, à commencer par le miraculé lui-même, et exigeant souvent plusieurs jours. Défilent ainsi devant les examinateurs des fous qui ont recouvré la raison, des noyés revenus à la vie, des scrofuleux, des fiévreux, des tordus, des boiteux, des paralytiques, des aveugles, des sourds, des malades divers, ayant tous obtenu guérison de leurs misères par l'intercession du « benoît roi ». La plupart étaient de pauvres gens, mais non pas tous, ainsi maître Doon de Laon, chanoine de Paris et médecin de son état, Nicolas de Lalain et Jean de Châtenay, l'un et l'autre chevaliers, Jean de Brie, châtelain d'Aigues-Mortes, ou frère Laurent, prieur (puis abbé) de l'abbaye cistercienne de Châalis.

 

Au nombre des miracles retenus par les enquêteurs, une bonne soixantaine seront finalement « approuvés ». Pour émouvant que soient les récits de tous ces gens — témoins de la dévotion populaire — les dépositions sur la vie retiennent davantage l'attention.

 

Ces dépositions sur la vie au nombre de trente-huit, furent recueillies presque toutes à Saint-Denis, du vendredi 12 juin au jeudi 20 août 1282. Ce qui fait en moyenne presque deux journées pour l'audition de chaque témoin ; or Joinville nous apprend que sa déposition dura précisément deux jours.

 

Les noms de ces trente-huit témoins sont en effet connus. On peut les regrouper ainsi : d'abord les parents du roi Louis : son frère, Charles d'Anjou ; ses fils, Philippe le Hardi et Pierre d'Alençon ; son cousin, Jean d'Acre, bouteiller de France ; puis deux personnages fort importants dans le royaume et le « conseil », qui avaient exercé la régence pendant la croisade de Tunis : Mathieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis, et Simon de Nesle, chevalier ; six autres chevaliers : Pierre de Chambly et Pierre de Laon (qui furent aussi chambellans), Jean de Joinville (le célèbre sénéchal de Champagne), Jean de Soisy, Gui Le Bas et Robert du Bois-Gautier ; trois clercs ou anciens clercs du roi : Nicolas d'Auteuil, devenu évêque d'Évreux, Pierre de Condé et Geoffroi du Temple ; Robert de Cressonsacq, évêque de Senlis ; six personnes ayant appartenu à l'Hôtel du roi : deux queux, deux valets de chambre, un huissier et un valet de la paneterie, auxquels on peut ajouter le chirurgien, maître Jean de Béthizy ; le châtelain de Pontoise ; trois bourgeois : le premier de Saint-Denis, les deux autres de Compiègne ; trois moines cisterciens, dont deux devenus abbés de Royaumont et de Châalis ; cinq dominicains, l'un du couvent de Provins, les quatre autres de celui de Compiègne ; enfin trois religieuses hospitalières : deux de la Maison-Dieu de Vernon, la troisième de la Maison-Dieu de Compiègne.

 

De tous ces témoignages, que subsiste-t-il ? Quelques fragments de la déposition de Charles d'Anjou qui avait été reçue à Naples, vraisemblablement en février 1282, par le cardinal Benoît Caetani (futur Boniface VIII) : ils se rapportent surtout à la campagne d'Egypte. Le texte des « enseignements », que saint Louis laissa à son fils, Philippe, et que celui-ci remit aux enquêteurs. Le récit de Joinville qui, développé, deviendra la très belle histoire que l'on sait. Enfin cinq pièces relatives aux miracles, encore conservées (parfois mutilées) aux Archives du Vatican. Pour le reste, force est de se contenter de la Vie monseigneur saint Loys, jadis roi de France, compilée par frère Guillaume de Saint-Pathus, franciscain, confesseur de la reine Marguerite, d'après les archives dont il eut communication et qui ont disparu (perte irréparable !) : ouvrage présenté à la manière hagiographique (foi, espérance, charité ; vertus chrétiennes du roi), dans les vingt chapitres duquel on trouve maints exemples précieux, pour la plupart tirés directement des pièces du procès.

 

L'enquête sur la vie et les miracles, confiée à l'archevêque de Rouen et aux évêques d'Auxerre et de Spolète, ayant été heureusement menée à bonne fin (mars 1283), tous les dossiers furent transmis « en cour de Rome », où le pape créa aussitôt une commission de trois cardinaux qui en examina une bonne partie. Mais l'affaire n'était pas arrivée à son point de maturation (loin de là !) lorsque Martin IV mourut à Pérouse, le 28 mars 1285.

 

Il faudra attendre encore plus d'une douzaine d'années, pendant lesquelles les démarches du nouveau roi (Philippe le Bel), des prélats et des princes français se feront de plus en plus fréquentes : très efficacement appuyées sur place par l'action continuelle de frère Jean de Samois (un autre franciscain) qui ajoutait à ses fonctions de pénitencier celles de « procurateur especial de la canonization en court de Romme ».

 

Au temps d'Honorius III (élu à Pérouse le 2 avril 1285, consacré et couronné à Rome le 20 mai suivant), on sait que plusieurs miracles furent lus et discutés attentivement « en consistoire » : le 5e miracle entre autres, à l'examen duquel participa Jourdain, cardinal de Saint-Eustache ; mais alors que les choses semblaient se ranimer, la mort du pape survint (à Rome le 3 avril 1287), ainsi que celle des cardinaux qui avaient été commis à cette affaire, et tout retomba dans le silence pendant près d'un an.

 

Le nouveau pape Nicolas IV (élu et couronné à Rome, 15-22 février 1288) était franciscain. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le procès fut alors repris activement ; et tout d'abord par la désignation d'une commission formée des trois cardinaux- évêques d'Ostie, de Porto et des Saints-Sylvestre-et-Martin : au premier, bientôt décédé, fut subrogé le cardinal de Sabine ; quant au troisième, Benoît Caetani, c'était (nous l'avons dit) le futur Boniface VIII qui, de sa propre main, transcrivit alors plusieurs miracles qu'il examina soigneusement et qui furent retenus comme suffisamment prouvés.

 

A son tour, après un pontificat de quatre ans, Nicolas IV mourut à Rome, le 4 avril 1292. Une vacance de plus d'une année s'écoula ensuite. Puis le bénédictin Célestin V fut élu à Pérouse, le 5 juillet 1294, consacré et couronné à Aquilée le 29 août ; mais (on le sait), trouvant la tiare trop lourde il en résigna bientôt la charge pour se retirer dans un couvent (13 décembre 1294). Le procès stagnait de nouveau !

 

Avec Benoît Caetani, élu au conclave de Naples le 24 décembre 1294, consacré et couronné à Rome le 23 janvier 1295, tout change. Boniface VIII a connu et estimé le roi Louis : c'est lui qui a reçu personnellement la déposition sur sa vie faite par Charles d'Anjou, roi de Sicile ; il a lui-même examiné de nombreux miracles. Pour lui, les faits sont évidents. On ne doit pas laisser davantage la lumière sous le boisseau. La chose est mûre désormais. Pour achever enfin l'examen des miracles, le nouveau pape ne change donc pas les cardinaux examinateurs, ses deux anciens collègues de la commission désignée par Nicolas IV, mais leur adjoint plusieurs autres cardinaux. De cette époque ultime, on possède encore le « conseil » que donna, sur le second miracle, le cardinal-diacre de Saint- Eustache, Pierre Colonna.

 

Considérant la masse de documents empilés sous ses yeux, Boniface ne peut s'empêcher de lancer cette boutade : « Dans cette affaire, on aura gratté plus de parchemins que ne pourrait en porter un âne ! ».

 

Après vingt-sept années d'attente, d'enquêtes et de procédures canoniques auxquelles participèrent plus ou moins activement dix papes — de Grégoire X à Boniface VIII — (et de nombreux cardinaux), le procès aboutit enfin aux cérémonies suprêmes de la canonisation. Celles-ci se déroulent à Orvieto, avec toute la pompe que l'Église romaine sait déployer lorsqu'elle décide de placer sur les autels l'un de ses enfants qui, par la sainteté manifeste de sa vie, a certainement mérité le bonheur du paradis auprès de Dieu, parmi la « Cour céleste » — l'Église triomphante — pour servir d'exemple à tous les Chrétiens présents et à venir qui, sur terre, forment encore l'Église militante.

 

A Orvieto, l'une des villes des États pontificaux choisies par le pape pour y résider (ainsi que Pérouse, Viterbe, Arezzo), de préférence à Rome où les rivalités des grandes familles romaines faisaient constamment régner la plus grave insécurité. C'est donc dans le vieux palais papal de cette ville (qui allait être entièrement renouvelé) que, le 4 août 1297, Boniface VIII prononce son premier sermon sur le thème Reddite quae sunt Caesaris Caesari et quae sunt Dei Deo (Math. XXII, 21). Par César, il entend le roi Louis, de sainte mémoire, que beaucoup dans l'assistance ont pu voir, de son vivant, comme il l'a vu lui-même.

 

Le pape annonce donc publiquement la décision espérée depuis un quart de siècle. Après mûr examen de la Curie romaine et du Siège apostolique, Louis accède donc du royaume terrestre de France au royaume éternel de gloire. Sans cesse il avait persévéré dans le bien. Sa vie, ses œuvres étaient celles d'un saint. Exemple de justice et de bonté, de force d'âme dans l'adversité. Et d'évoquer sa captivité et son attitude pieuse, loyale et courageuse chez les Sarrasins, sa charité pour les malheureux, la mortification de sa chair, l'humilité de son esprit, les admirables « enseignements » qu'il laissa à son fils, ses miracles enfin: tout concourait logiquement à son inscription au « catalogue des Saints ».

 

Boniface VIII rappelle les circonstances qui ont longtemps retardé cette décision, les longues enquêtes tant privées que publiques, et comment l'affaire a dû être plusieurs fois ajournée, en raison de la mort de nombreux pontifes, ses prédécesseurs. Il importe maintenant, sans plus tarder, de rendre à Dieu ce qui Lui revient, puisqu'Il est « loué dans Ses Saints », et à Louis l'honneur et la gloire qui lui sont dus, car il est vraiment citoyen de la patrie céleste : sa vie, ici-bas, ne demeure-t-elle pas un exemple pour tous, une édification pour chacun, bref une incitation permanente à tendre vers le bien ?

 

Le dimanche suivant, 11 août 1297, à Orvieto, ce n'est point dans la cathédrale, alors en pleine reconstruction, mais dans l'église des Frères Mineurs, que Boniface VIII prononce son second sermon pour exalter le très saint roi Louis. Il y développe le thème Rex pacificus magnificatus est.

 

Le vrai roi se domine [lui]-même et gouverne ses sujets avec justice et sainteté : ce fut bien son cas. Il est pacifique, or Louis cultiva la paix non seulement pour ses sujets — chacun sait à quel point il gouverna pacifiquement son royaume — mais aussi pour les étrangers : la paix toujours inséparable de la justice. Cette paix du cœur qu'il eut en ce monde est maintenant pour lui la paix de l'éternité.

 

Vraiment Louis est « magnifié » non seulement dans l'Église présente ici-bas, mais dans la patrie céleste. Et Boniface VIII rappelle à son propos la « quadruple dimension » dont parle saint Paul, car il fut grand par sa longue persévérance dans la recherche du bien, par son ample charité et son zèle pour le salut d'autrui, par sa profonde humilité tant intérieure qu'extérieure : dans ses paroles comme dans son cœur, dans ses vêtements comme dans ses prières — humilité qui faisait rayonner son visage plein de grâce et de bonté (le pape apporte ici son propre témoignage).

 

Enfin, Louis fut grand par l’élévation de son âme et la droiture de ses intentions, sans cesse tournées vers Dieu Auquel il attribuait, en Lui rendant grâces, tout ce que lui-même faisait de bien. La grandeur qui fut la sienne en ce monde est maintenant magnifiée dans les Cieux : il appartient en effet à la justice divine que celui qui dans sa vie fut juste et bon soit exalté dans la gloire. Et c'est pourquoi le pape l'inscrit au « catalogue des Saints », ordonnant à tous les fidèles de le vénérer comme tel.

 

Il est remarquable que, dans ses deux sermons, Boniface VIII emploie pour désigner saint Louis l'expression de surhomme (super homo) : terme dont, sauf erreur, on ne connaît pas d'autre exemple au Moyen âge.

 

La bulle Gloria laus, qui fut aussitôt rédigée par la chancellerie pontificale, chante la joie de l'Église, mère des fidèles, épouse du Christ, toute radieuse d'avoir élevé un tel fils, et la jubilation de la foule céleste accueillant en son sein ce nouvel habitant des cieux ; elle proclame la louange du bienheureux Louis, en son vivant illustre roi de France, ses mérites de confesseur de la foi, ses œuvres dignes de la plus grande admiration ; elle relate les faits les plus marquants de sa vie. Puis, de nouveau, la liesse éclate : que l'insigne Maison de France se réjouisse d'avoir engendré un prince d'une telle qualité et d'une grandeur telle que, par ses mérites, il l'a rendue plus illustre encore ! Que le très dévot peuple de France déborde d'allégresse pour avoir mérité d'obtenir un si excellent, un si vertueux seigneur ! Que les prélats et tout le clergé exultent des miracles et des bienfaits qu'il a répandus dans tout le royaume ! Que les grands, barons et chevaliers aient le cœur rempli de joie : le bilan de l'œuvre accomplie par le saint roi est éclatant : grâce à lui, le royaume de France a atteint un prestige vraiment incomparable ! Gloria, laus et honor...

 

Il n'est pas difficile d'imaginer la joie qui envahit la Douce France à l'annonce de cette nouvelle, aussitôt carillonnée par toutes les cloches de toutes ses églises. Joie qui fit tressaillir le cœur de tous les Français, depuis le roi Philippe le Bel jusqu'au dernier manant de la dernière paroisse du royaume... d'autant plus que beaucoup regrettaient le temps béni du « bon roi Louis », du « meilleur roi qui fût au monde ». Aussi bien, la canonisation ne fut certainement pas une surprise : elle donn+ait enfin au sentiment populaire la consécration que chacun attendait.

 

L'année suivante, le 25 août 1298, pour célébrer la nouvelle fête, le roi ordonna la relévation des ossements de son aïeul qui furent placés en une châsse, au cours d'une somptueuse cérémonie qui se déroula en l'abbaye de Saint-Denis. Moins de huit ans plus tard, le 17 mai 1306, il fera procéder à la translation solennelle du « chef » de saint Louis, de l'abbatiale de Saint-Denis à la Sainte-Chapelle du Palais, à Paris, en présence d'une foule innombrable de barons, prélats, chevaliers, clercs et bonnes gens venus des villes et des campagnes.

 

Le peuple de France, que le saint roi avait tant aimé, lui donna son cœur en le choisissant pour protecteur et pour patron de la « nation ». Et c'est ainsi que — depuis des siècles — est connu et célébré dans le monde entier saint Louis des Français.

 



24/08/2017
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